Les Bleus dans le sanctuaire de l'Eire
Paradis fiscal. Hier, des ouvriers s'affairaient encore à monter des tubulures derrière les deux buts, praticables, qui feraient hurler toutes les commissions de sécurité d'Europe. L'odeur d'urine pique les yeux. Les propriétaires du lieu laissent filer. En 2007, Lansdowne Road doit fermer pour rénovation. Ça durera cinq ans, au bas mot. Le Dublin d'aujourd'hui est un paradis fiscal où prospèrent les entreprises high-tech et l'industrie pharmaceutique, et où on importe de Pologne les ponts destinés à enjamber la Liffey River. Lansdowne Road, sa vieille horloge et ses haut-parleurs qui pendouillent comme un micro descendu du ciel sur un crooner défraîchi, auront donc ce soir un sens particulier. C'est la vie d'avant... dans celle d'aujourd'hui. Le véritable maître des lieux et capitaine de l'équipe d'Eire, Roy Keane, a fustigé dans son autobiographie «ces bâtards de l'équipe, prompts et adroits à porter leur irlanditude comme une décoration : saloperies de menteur et de communicants...» Keane est un terrible, l'un des cinq ou six joueurs au monde qui a avoué un jour avoir désossé un adversaire avec préméditation. Mais il a raison sur un point. On peut toujours essayer de mettre une étiquette sur l'Irlande footballistique : elle s'échappe. C'est même à ça qu'on la reconnaît. On se rappelle Jacky Charlton, cet impayable sélectionneur déplumé de la formation irlandaise du début des années 1990, dont on disait : «Il n'y a pas un pub où il paiera le premier verre.» L'Eire est aujourd'hui cornaquée par Brian Kerr, technicien de laboratoire pendant vingt-cinq ans à l'université de Dublin, et architecte ô combien méticuleux des titres européens de l'Irlande de 1998 (en moins de 18 ans et en moins de 16 ans). Un luxe extravagant pour un pays de quatre millions d'âmes qui a parfois eu recours à des naturalisés bidons (sacré Tony Cascarino !) pour se construire une sélection A simplement correcte. «Kick & rush». On parle aussi d'une terre de kick & rush («frappe et suis le ballon»), cette réduction primitive et physique du jeu de football. Pourtant l'Irlande, qui est repartie de Saint-Denis l'automne dernier avec le nul (0-0), joue au sol, écarte les ballons et dégage une impression de coordination extrême. Dimanche, Ludovic Giuly avait bloqué son esprit sur les légendes immémoriales : «On va à la guerre.» Les autres étaient plus dubitatifs. «On peut poser le jeu, a jugé Claude Makelele. D'ailleurs, on devra le poser ; parce qu'il est impossible de tenir le choc pendant quatre-vingt-dix minutes si on n'a pas le ballon du tout.» William Gallas : «N'exagérons rien : je ne vois pas pourquoi gagner en Irlande relève de l'exploit. En plus, vous verrez, on le fera.» Jean-Alain Boumsong, le seul à se payer le luxe il a écumé les championnats écossais et anglais de réconcilier l'ancien et le moderne : «Les Irlandais ne s'effraient pas ; ils ont l'expérience et la passion. Mais ils font surtout d'excellentes choses sur le plan tactique.» «Il faut arrêter avec ces histoires de fighting spirit et tout ça, s'agace Thierry Henry. Moi, je joue en Premier League anglaise avec Arsenal : si on n'est pas prêt physiquement, c'est dur. Le problème se pose exactement de la même façon à un joueur du Real Madrid ou de Lyon. C'est Irlande-France qui se dispute mercredi, pas un match de quartier.» Henry est dans le vrai. Le foot est mondialisé, tout se ressemble un peu. Sauf qu'il y a Lansdowne Road.
ucun des joueurs tricolores sélectionnés pour Dublin n'aura donc, jusqu'à ce soir, mis les pieds à Lansdowne Road. Compte tenu de l'enjeu (lire ci-dessous), ils risquent de passer à côté de l'instant. Dommage. Les 6 000 sièges en bois, le lierre et les herbes folles recouvrant les murs de soutènement, le Dart (pour Dublin Area Rapid Transport) qui fait très distinctement trembler la tribune principale : tout cela n'a rien à voir avec l'ordinaire des stars du foot d'aujourd'hui, l'hymne pompier de la Ligue des champions et les enceintes transformées en «lieu de vie» traduire : en multiplexe commercial. Lansdowne Road n'est pas précisément le genre de stade qui pousse à s'essuyer les pieds en entrant. C'est une enceinte de cambrousse, noircie, enclavée : on tombe dessus par hasard. Il y a de la mousse sur les tuyaux en fonte. Et un pylône qui semble soutenir un abri de jardin, qui s'avère être vérification faite la salle de conférence du stade.